Impact psychologique des jumeaux sur les enfants et leurs parents

L'arrivée de jumeaux dans une famille représente une situation bien spécifique. Elle entraîne pour les parents des difficultés psychosociales variées, aussi bien sur le plan économique et matériel qu'en ce qui concerne la lourdeur des tâches de maternage, provoquant ce que certains ont appelé le « stress des naissances multiples ». Par ailleurs, il existe des difficultés éducatives et psychologiques directement liées à la relation parent jumeaux, à la question de l'individualisalion des jumeaux et du lien gémellaire.


En nous fondant sur les nombreux travaux publiés sur les jumeaux et sur notre expérience clinique, nous allons décrire les particularités de la grossesse gémellaire, la période périnatale et la première année qui suit la naissance. Puis nous nous pencherons sur la spécificité de la relation mère-jumeaux et sur les difficultés qu'elle engendre pour la mère. Nous aborderons enfin la problématique de la construction de l'identité chez les jumeaux.


1. La grossesse et l'accouchement
La plupart des études évoquent la grossesse gémellaire comme une épreuve marquée de difficultés physiques et
psychologiques. Les complications médicales sont plus fréquentes en cas de grossesse gémellaire. Les hospitalisations prénatales sont souvent mal vécues car elles provoquent la séparation d'avec le conjoint et les autres enfants. En cas d'accouchement par voie basse, le protocole médical est strict, en raison des risques spécifiques liés à l'accouchement gémellaire, et il ne laisse pas toujours la place à la dimension psychologique de la naissance. L'accouchement a également plus de chance de se produire par césarienne. Les conséquences maternelles immédiates de la césarienne sont une convalescence plus longue et des contacts et un maternage différés, surtout si les enfants sont hospitalisés dans un service de néonatologie.


2. L'hospitalisation des enfants et le post-partum
Même si l'état de santé des bébés n'est pas alarmant, être séparée d'eux est toujours vécu douloureusement par la mère. La séparation rend aussi plus difficile des mécanismes d'attachement déjà complexes. Il peut aussi arriver que l'un des enfants soit hospitalisé, tandis que l'autre reste avec sa mère. Cette séparation des jumeaux complique encore le processus d'attachement et implique des difficultés d'organisation et de gestion du temps. Les résultats «études sont cependant contradictoires certaines mères s'attacheraient plus à l'enfant qui est rentré, tout en se sentant coupables de laisser l'autre aux soins des médecins, tandis que d'autres s'attacheraient davantage à celui qu'elles considèrent en danger au détriment de celui qui va bien.
Un point important dans les jours qui suivent la naissance est la difficulté pour la mère à reconnaître ses jumeaux, a fortiori s'ils sont identiques. D'après notre expérience, cette difficulté constitue souvent pour elle une blessure narcissique parce que c'est une atteinte à sa fonction de mère. Certaines mères par exemple ne reconnaissent leurs enfants que de face et quand les deux sont présents, d'autres ne les reconnaissent pas quand ils sont endormis. Ces phénomènes sont normaux au début et disparaissent avec le temps.


3. Le retour à la maison et la première année
Toutes les publications montrent que l'arrivée de jumeaux dans une famille provoque des difficultés économiques, sociales et psychologiques dans les mois et les années qui suivent la naissance. Elle provoque une surcharge de travail pour la mère travail domestique et soins des bébés. Par exemple Robin et al. ont observé qu'au retour de la maternité les mères de jumeaux doivent donner en moyenne 14 biberons par 24 heures. La quantité de soins à consacrer aux enfants (repas, toilette, changes, entretien du linge) est évaluée en moyenne à 12 heures quotidiennes auxquelles s'ajoutent les activités domestiques habituelles. Cette surcharge de tâches est source de fatigue physique et «nerveuse». La plupart des mères doivent affronter une réalité qu'elles n'avaient pas anticipée, surtout si elles sont primipares.


Un des problèmes majeurs auquel la mère est confrontée au début est de répondre de façon adéquate à la demande simultanée de deux enfants. La fatigue physique et nerveuse et les tâches matérielles ne lui facilitent pas la rencontre individuelle avec chacun de ses enfants. L'ambivalence maternelle est, dans le cas d'une naissance multiple, amplifiée par le stress et la surcharge de travail, et son versant négatif est exacerbé.
Même lorsqu'elle a la possibilité de passer du temps avec l'un des jumeaux isolément, le second est présent dans son psychisme, car elle sait qu'elle devra bientôt s'en occuper et refaire les mêmes gestes avec lui. Elle est donc partagée et ne peut pas vivre la relation fusionnelle des premiers mois avec chaque enfant. Ceci peut entraîner chez elle des sentiments de frustration et de culpabilité.
Dans une étude sur 200 familles de jumeaux, Robin et Casati ont constaté qu'un quart des mères avaient un vécu dépressif au cours des premiers mois. Thorpe et al. ont observé qu'à cinq ans les mères dejumeaux avaient trois fois plus de risque que les mères de singletons de souffrir de dépression. La dépression a sans doute des origines multiples, telles que la fatigue, le stress, le renoncement à une relation dyadique idéalisée et la difficulté à trouver sa place de mère.
La souffrance psychique et la fatigue des mères pourraient également accroître le risque de maltraitance. Informations et soutien psychosocial doivent donc être prodigués aux familles.


4. Les relations mere-jumeaux dans la première année
Les travaux de Zazzo ont insisté sur la nécessité de «dégémelliser» et d'éviter l'"autosuffisance" du couple gémellaire. Plus les parents consacreront de temps à chacun séparément, plus ils faciliteront leur autonomie future. Moins ils auront réussi à leur donner de l'amour individuellement, plus le groupe sera soudé. Les jumeaux créeront une relation de couple qui modèlera la personnalité de l'un vis-à-vis de l'autre et les rendra autosuffisants. Plus les jumeaux sont soudés, plus ils sont différents dans une savante répartition des tâches, avec par exemple « un ministre des affaires extérieures et un ministre des affaires intérieures ». C'est ce que Zazzo a appelé le « paradoxe des jumeaux".
Au cours de la première année, Robin et al. ont décrit chez les mères des comportements différents dont les deux pôles extrêmes seraient la collectivisation ou « gémellisation précoce » d'une part et l'individualisation d'autre part. Dans le premier cas, les jumeaux sont traités comme une entité. Dans l'autre cas, la mère cherche à tout prix à établir une relation individualisée. Entre ces deux extrêmes, il y a des attitudes intermédiaires. L'attitude qui consiste à « collectiviser » serait plus fréquente chez les mères fatiguées ou déprimées. D'après notre expérience, dans les mois qui suivent la naissance nous avons le sentiment que la mère ne peut investir ses jumeaux que collectivement. On observe d'ailleurs très fréquemment des conduites égalitaristes des parents de jumeaux qui les poussent à doubler leurs attitudes par peur de donner moins de temps, moins de jeux, moins de mots à l'un qu'à l'autre. L'individualisation ne viendrait que plus tard.


5. Les relations des enfants entre eux
Dans les légendes ou les mythes, le lien gémellaire apparaît souvent comme un lien excessif: soit comme un amour très fort, indissoluble et souvent idéalisé, soit comme asymétrique et destructeur pour l'un des jumeaux.
Certains parents vont vouloir préserver à tout prix le lien gémellaire qui renvoie à une notion d'amour fusionnel. Ce lien appelé par certains « cordon gémellaire » est d'une extrême richesse lorsqu'il n'isole pas des autres. Le psychisme de chaque jumeau va se construire avec cette donnée là. Certains parents donnent l'impression de vouloir renforcer ce lien entre les enfants comme pour compenser ce que Alby a décrit comme une « carence maternelle de fait ». Les résultats d'une étude de Robin illustrent l'importance de ce lien. Elle a en effet observé que les parents qui favorisent de courtes séparations pendant les premières années n'ont pas pour autant des enfants plus indépendants l'un par rapport à l'autre. Être toujours ensemble n'entraînerait donc pas forcément une perte d'autonomie ; l'indépendance vis-à-vis du co-jumeau pourrait aussi s'acquérir à partir de la base sécurisante que constituerait sa présence permanente pendant la petite enfance.
À coté de cet aspect « positif » du lien gémellaire, on a décrit des relations marquées par la « dominance » d'un jumeau par rapport à l'autre. Elles sont souvent considérées comme négatives par les parents car révélatrices dune asymétrie s'opposant à leurs préoccupations égalitaristes. Cependant, dans la prime enfance, la répartition des rôles n'est pas identique dans toutes les situations et n'est pas établie dc façon définitive. Dans notre expérience, une agressivité on une dominance trop grande entre les jumeaux sont en général à entendre comme un signal d'alarme avertissant que l'ouverture du couple gémellaire vers l'extérieur est insuffisante.


Zazzo examinant les facteurs enjeu dans la formation de la personnalité des jumeaux a décrit, outre les facteurs genetiques et environnementaux, un troisième facteur qu'il nomme « effet-de-couple ». La situation gémellaire définit une structure de couple qui modèle la personnalité. Pour lui, la personnalité des jumeaux se forme et se transforme dans et par le couple. Il a observé que ce qui est vrai d'un couple de jumeaux l'est pour tout autre couple.


6. Conclusion
Les études montrent les difficultés matérielles et psychologiques rencontrées par les mères de jumeaux et la complexité de la relation mère-jumeaux. Le développement harmonieux des enfants au sein du couple gémellaire et l'acquisition de leur identité passent par des attitudes parentales qui favorisent leur individualisation. Il est important que les différents intervenants qui prennent en charge ces familles connaissent les problèmes qu'elles peuvent rencontrer. Il est aussi essentiel d'améliorer la façon dont elles sont aidées par nos institutions, en particulier sur le plan matériel, pour soulager la charge de travail et le stress des mères dans les premiers mois. Il faudrait aussi faciliter l'aide psychologique dans le cadre de consultations spécialisées pour enfants multiples. comme il en existe déjà, pour soutenir les mères et prévenir les troubles de la relation mère enfants. Une sensibilisation des parents à a spécificité du couple gémellaire et au besoin d'individualisation des enfants pourrait y être favorisée.

 

Article publié dans Archives de pédiatrie, Editions elsevier, 2004.03.069

2 votes. Moyenne 3.00 sur 5.


WEBSET BY LALY © copyright

 

NE PAS FAIRE DE PUBLICITE DANS LES COMMENTAIRES MERCI

Outil en ligne gratuit de création de site Internet Image hébergée par servimg.com Booste le trafic de ton site Booste le trafic de ton forum Annuaire de sites

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site